Le Corbeau et le Renard
Maître Corbeau voyant Maître Renard
Qui portait un morceau de lard
Lui dit : « Que tiens-tu là, compère ?
A mon avis c’est un très mauvais plat.
Je te croyais d’un goût plus délicat.
Quand tu peux faire bonne chère,
T’en tenir à du lard ! Tu n’es qu’un pauvre hère.
Regarde près d’ici ces poules, ces canards.
Voilà le vrai gibier de Messieurs les Renards.
As-tu donc oublié ton antique prouesse ?
Je t’ai vu cependant jadis un maître escroc.
Crois-moi, laisse ton lard : ces poules te font hoc
Si tu veux employer le quart de ton adresse. »
Maître Renard ainsi flatté,
Comme un autre animal sensible à la louange,
Mets bas sa proie, et prend le change :
Mais sa finesse et son agilité
Ne servirent de rien : car la gent volatile
Gagna le poulailler, son ordinaire asile.
Notre renard retourne à son premier morceau.
Mais il fut bien honteux, de voir Maître Corbeau,
Qui le mangeait, perché sur le branchage
D’un arbre sec, et qui lui dit : « Ami,
A trompeur, trompeur et demi.
Te souviens-tu de ce fromage
Que tu m’escroquas l’autre jour ?
Je fus un sot alors ; et tu l’es à ton tour. »
Henri Richer